Présentation de la Tapisserie des Vendanges (XVe siècle, musée de Cluny)
suivi de : l'art égyptien a dégénéré à Philae

La Tapisserie des Vendanges a été tissée au XVe siècle et se trouve actuellement au musée de Cluny à Paris. Elle mesure 2,46 m en hauteur et 4,95 m en largeur. Elle raconte une histoire, celle des vendanges. On voit d’abord, dans la partie droite, le palefrenier qui amène le cheval qui transportera la vendange, puis un couple qui coupe les grappes, puis un ou deux autres qui les posent avec précaution dans un panier. Dans la partie gauche, un homme foule les grappes dans une comporte avec les pieds, comme on le faisait autrefois, tandis que sa compagne recueille déjà le jus de la vigne. Plus haut derrière eux, un autre couple guide la barre du pressoir qui finira de faire couler le jus, tandis qu’un homme actionne puissamment la vis sans fin qui aplatira la barre sur le pressoir. Plus à droite, un couple verse avec une attention religieuse le vin dans une grande soupière posée sur une grosse barrique bien en équilibre. En dessous, un homme porte scrupuleusement une jarre du précieux liquide. Enfin, un hobereau, un jeune seigneur, un jeune blanc-bec vient donner ses ordres et expliquer apparemment comment doit se faire la vendange, tandis que sa compagne regarde ses ongles ou bien déguste un grain de raisin. L’homme qui foule le raisin dans la grande comporte s’écarte avec respect de la direction de ce regard autoritaire tout en toisant l’intrus qui vient les déranger et qui probablement ne connaît rien aux vendanges !

Tous ces personnages sont entourés de milliers de fleurs, ou plutôt ils baignent dans l’élément floral. Il y a aussi des arbustes chargés de fruits, de sorte que nul vide ne figure dans la Tapisserie en sa plénitude. Malgré la promiscuité, les hommes, les femmes, les grappes, les végétaux sont en parfaite entente et harmonie. Chaque être est à sa place et aucun ne gêne son voisin. De plus, les personnages ne sont pas esclaves de leur tâche, ils semblent rêver, comme des automates, mus par un entraînement extérieur et supérieur à eux. Ils ont une attitude religieuse et un respect pour la valeur des choses auxquelles ils travaillent. Les couleurs sont magnifiques et plus concentrées que dans la réalité telle que nous l’apercevons : bleu foncé, ocre, grenat, vert pâle.

J’ai découvert cette tapisserie au musée de Reims quand j’avais vingt ans. Elle me rappelle les vendanges que j’ai connues autrefois. Les personnages apparaissent ici tels qu’ils sont dans le souvenir, débranchés de l’instant présent fugitif. Le divin vient de la concentration et de l'arrangement des choses et des hommes en un seul point de l'espace et du temps. Ils échappent à la dispersion, à la continuité et au conflit. Ils acquièrent ou retrouvent une espèce d'éternité. Ils apparaissent immobiles, tels qu'ils sont dans le souvenir, animés seulement par une volonté extérieure, laquelle nous échappait dans la vie courante et qu’on sent maintenant en la Tapisserie des Vendanges, en une cure de la mémoire.


Post-scriptum. J’ai fait un voyage en Égypte et j’ai admiré comme tout le monde le grand art égyptien, dans son hiératisme. Puis je suis parti en excursion à l’île égyptienne de Philae, sur le Nil, où se trouvent des bas-reliefs sculptés mille ans plus tard et qui ont subi l’influence grecque. Eh bien, le grand art égyptien est mort à Philae. Les personnages ont acquis le mouvement, parfaitement exprimé ailleurs par l’art grec. A mon retour, un ami me dit : « Comment ! L’acquisition du mouvement est une régression, une dégénérescence de l’art égyptien ? » Eh bien, oui ! Les personnages des Pyramides ou de Louxor sont immobiles dans leur mouvement, saisis une fois pour toutes dans leur Forme et essence par le sculpteur, tandis que ceux de Philae sont penchés en avant, prêts à tomber sur leur prochaine position, tout aussi précaire. En fait, si l’on regarde sans préjugés un pharaon de Philae, celui de gauche par exemple, qu’aperçoit-on ? Un grand flandrin, déhanché, qui avance en grandes enjambées, une sorte de clown qui essaie de garder un grand vase qu’il a sur la tête et tâche de le maintenir en équilibre pour qu’il ne tombe pas !

« Je hais le mouvement qui déplace les Formes » disait ce grand connaisseur d’art qu’était Baudelaire. J’ajoute : le métissage est laid, comme ici à Philaé. Quoi de plus laid, par exemple, que le Sacré-Cœur de Montmartre (édifié par les vainqueurs pour consacrer l’écrasement de la Commune de 1871) qui singe l’art byzantin, ou que l’église de la Madeleine qui singe l’art grec antique dans le Paris moderne ?